I Les Médicis et la musique

En 1488, Michel Ange débute son apprentissage à Florence puis fréquente le milieu artistique et lettré de Laurent le Magnifique de 1489 à 1492. Plus tard, il reviendra y travailler à plusieurs reprises. Or, qu’en est-il de la vie musicale florentine à cette époque ?
Certes, Florence est le berceau et le symbole de la Renaissance italienne, lieu marqué par de nombreux artistes, humanistes, poètes et mécènes. Cosme l’Ancien et Laurent le Magnifique ont encouragé cette renaissance culturelle ; ils ont offert en particulier leur soutien à l’Académie platonicienne installée à la villa Careggi, autour de Marcile Ficin, qui fut active de 1462 à 1499, académie dont la philosophie fut connue de Michel Ange. Il s’agit bien d’un « âge d’or restauré » tel que Ficin l’explicite : « Ce que les poètes ont dit des quatre âges, de plomb, de fer, d’argent et d’or, Platon dans sa République l’a appliqué à quatre espèces d’hommes, en attribuant à certains esprits un principe de plomb, à d’autres de fer, à d’autres d’argent et d’or. Si nous devons parler d’un âge d’or, c’est assurément de celui qui produit des esprits d’or. Et que notre siècle soit précisément celui-là, nul n’en peut douter qui considère ses admirables inventions : notre siècle, notre âge d’or, a ramené au jour les arts libéraux qui étaient presque abolis, grammaire, poésie, rhétorique, peinture, architecture, musique et l’antique chant de la lyre d’Orphée. Et cela, à Florence. » [1]

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Marsile Ficin
Marsile Ficin, Buste en marbre d’Andrea Ferruci da Fiesole, 1521, Cathédrale de Florence.

La famille Médicis déploie une activité artistique riche et variée, à l’image des grandes familles et des princes de la fin du XVe siècle et la musique y tient un rôle tout aussi important que les autres domaines artistiques.

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Portrait de Laurent le Magnifique
Portrait de Laurent le Magnifique, huile sur bois de Giorgio Vasari, 1533-1534, Galerie des Offices, Florence.


Comme la plupart de l’élite cultivée de son époque, Laurent de Médicis a eu une éducation musicale. Il aimait s’accompagner à la lira da braccio et a laissé plusieurs textes de chansons et des poèmes. Il collectionnait les manuscrits de musique polyphonique franco flamande, les instruments, prenait une part active dans la gestion des institutions musicales de la ville et aimait s’entourer de musiciens comme Isaac. [2]

Heinrich Isaac fut l’un des musiciens ayant consacré une grande partie de sa carrière à Florence, en étant au service de la famille Médicis. Né dans les Flandres vers 1450, il se rendit à Florence sur invitation de Laurent le Magnifique. Le compositeur est resté attaché à la famille Médicis avec laquelle il noua des liens profonds : il mit en musique plusieurs poèmes de son mécène, a probablement pris en charge l’éducation musicale de ses enfants (dont le futur pape Léon X) et a composé l’éloge funèbre de son protecteur (le motet Qui dabit capiti meo aquam). Comme les Médicis, il s’exila de Florence en 1494 lorsque cette famille en fut chassée pour y revenir en 1512 pour leur restauration. De plus, la pièce musicale Palle, palle, écrit de sa plume, devint un cri musical de ralliement pour les partisans des Médicis. En contrepartie, les mécènes ont toujours marqué un attachement réel au musicien, ce dont témoigne la pension octroyée pour les services rendus. [3]

Comme son grand père Cosme l’Ancien et son père Piero Médicis, Laurent de Médicis a aussi encouragé les festivités musicales accompagnant les évènements marquants de Florence. Ainsi, pour l’inauguration du dôme de la cathédrale, le compositeur Dufay, très apprécié de a famille Médicis, composa plusieurs motets pour accompagner cette consécration (1435-1436). Laurent le Magnifique encouragea en particulier les festivités autour du Carnaval. En effet, autre signature musicale, la ville de Florence était connue au XVe siècle pour ses festivals et grands spectacles donnés pour mardi gras, pour le 1e mai, ou pour la fête de la St Jean (patron de la ville). Toute la population de Florence y était conviée : artistes, marchands, politiques, poètes, religieux. Des processions circulaient dans les rues accompagnées de porteurs de torches, de chanteurs et d’acteurs qui constituaient de véritables tableaux vivants se déplaçant au son de la musique, entre chants et sonorité puissante des ensemble de piffari (ensemble d’instruments à vents). Laurent le magnifique a demandé à des poètes et des musiciens renommés de participer aux festivités et lui-même a laissé plusieurs textes qui ont été mis en musique comme Il Trionfo di Bacco (le Triomphe de Bacchus). En langue toscane, ces textes représentaient bien un acte politique pour se placer au côté du peuple, le flatter et lui assurer le soutien de la famille Médicis. Les membres des guildes et les grandes familles participaient aussi aux réjouissances en chantant des laudes, des chants de dévotion.

Il Trionfo di Bacco, Ballade de Laurent le Magnifique, version de l’ensemble Doulce Mémoire de Denis Raisin Dadre.

Quelle piste pour l’écoute ?
Les chants de carnaval sont connus pour leur simplicité, simplicité qui permet à tous de se les approprier. Quels sont les éléments musicaux qui signalent cette simplicité ?

  • un chant monodique (une seule et unique mélodie) ; les instruments doublent la partie vocale (ce n’est pas une autre mélodie, ayant une fonction d’accompagnement).
  • un chant inscrit dans un ambitus modéré (l’ambitus est la distance qui sépare la note la plus grave et la plus aiguë chantée) qui correspond à une tessiture médium.
  • un chant syllabique (une note chantée par syllabe)
  • une forme strophique  : la musique est reprise de strophe en strophe alors que les paroles changent
  • choix de l’interprétation : ajouts progressifs de plusieurs voix et instruments qui étoffent progressivement le solo initial qui est soutenu par un luth.
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Il Trionfo di Bacco
Il Trionfo di Bacco, Ballade de Laurent le Magnifique, version de l’ensemble Doulce Mémoire de Denis Raisin Dadre.

Après la mort de Laurent de Médicis, la ville a basculé sous l’influence du dominicain Savonarole. Les chants de carnaval, jugés païens et grivois, ont été condamnés et remplacés par des laudes Savonarole lui-même en a composé et a transformé certains anciens chants de carnavals en changeant les paroles). Sous son ascendance, on a organisé des bûchers de vanités, brûlant des instruments de musique, des parures, des masques, des étendards… Les spectacles ont perduré mais ce furent des processions de pénitence à l’image de Carro della morte, une procession où le personnage allégorique de La Mort est représenté avec sa faux, traîné sur un char par des bœufs alors que des cercueils sortaient des squelettes qui entamaient des complaintes musicales.

Plus tard, la ville de Florence va entretenir des relations étroites avec Rome, au moment au Julien de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, devient pape sous le nom de Léon X, à partir de 1513 et cette relation perdure avec l’arrivée sur le trône pontifical de son neveu, Clément VII (de 1521 à 1534). La musique est très sollicitée et ce d’autant que Léon X fut probablement le pape le plus musicien du siècle. Élève d’Angelo Poliziano, il était véritablement passionné par la musique. Il était un véritable collectionneur d’instruments (il avait même réussi pour certaines occasions exceptionnelles à les associer aux chantres de la Chapelle Sixtine, rompant avec la tradition d’une musique exclusivement a cappella).

II La vie musicale à Rome autour de la papauté

Rome est redevenue à partir du XVe siècle un grand centre artistique (avec le retour de la papauté d’Avignon), une capitale musicale, car les institutions musicales s’y sont largement développées et le mécénat y était très actif autour du pape, des cardinaux et des grandes familles romaines.
De nouvelles institutions musicales y virent le jour et devinrent des centres musicaux importants. De même que le pape Sixte IV fit réaliser la décoration de la Chapelle Sixtine (construite en 1473), de même ce pape y fit fonder une cappella grande (nommée au XVIe siècle cappella de la Chapelle Sixtine) regroupant 25 chanteurs et 3 enfants, rattachés au service du pape (chœur a cappella chargé d’accompagner tous les officies et cérémonies). Plus tard, en 1513, le pape Jules II (neveu de Sixte IV) demanda à Michel Ange de compléter la décoration de la Chapelle Sixtine et compléta aussi l’initiative de son oncle en créant le chœur de la basilique St Pierre, la Cappella Guilia, dont le rôle principal était de former de jeunes chanteurs destinés à pourvoir la cappella grande.

Certains papes mélomanes, comme Léon X, entretenait aussi un musica secreta avec chanteurs et instrumentistes dont les fonctions n’étaient pas religieuses mais de divertissement du pape. Léon X disposait de 16 musiciens dans cette musique privée et il avait augmentait le nombre de chanteurs de la capella grande (31). C’est encore lui (qui aimait s’adonner à la composition) qui est à l’origine des piffari attachés au château St Ange : c’était un ensemble de cornettistes, de trombonistes et de joueurs de bombardes qui escortaient toutes les sorties de pape et éventuellement s’associer à l’animation de bals organisés dans l’entourage du pape, pratiques qui seront abolies après le Concile de Trente.

♫ Ecoute : Messe L’Homme armé Sexti toni de Josquin des Près. Kyrie Eleison

A Rome, la musique religieuse est dominée par le style franco flamand, « l’Ars perfecta » Josquin des Près incarne cet Ars perfecta ; présent à Rome, ses compositions reflètent l’ère du temps musical.

Josquin des Près était l’un des compositeurs les plus influents de son temps car il marqua durablement la musique du XVIe siècle, l’influence musicale qu’il exerça sur ses contemporains mais aussi sur ses successeurs peut être éventuellement comparée à celle de Michel Ange. Ainsi, on peut citer ce témoignage datant de 1567 du florentin Cosimo Bartoli : « Je sais bien qu’Ockeghem fut pratiquement le premier à son époque à retrouver la musique, qui était presque complètement éteinte, de la même façon que Donatello retrouva la sculpture ; et que l’on peut dire de Josquin, disciple d’Ockeghem, qu’il fut en musique un monstre de la nature, comme l’a été en architecture, en sculpture et en peinture Michel-Ange Buonarotti. Car, de la même façon que Josquin n’a encore connu personne qui puisse l’égaler en composition, ainsi Michel-Ange, parmi tous ceux qui se sont exercés dans ces arts, est seul et sans compagnons ; et l’un comme l’autre, ils ont ouvert les yeux de tous ceux qui apprécient ces arts, ou qui les apprécieront à l’avenir. » [4]Ce compositeur est né dans les Flandres, sa carrière débuta vers 1470 et il arriva en Italie vers 1484. Après avoir été au service du cardinal Ascanio Sforza, il entra à la capella grande en tant que chanteur papal en juin 1489 et y demeura probablement jusqu’en 1500 (sous les pontificats d‘Innocent VIII, Giovanni Battista Cibo et d’Alexandre VI Borgia), dates du premier séjour de Michel Ange à Rome (1496). C’est à partir de cette époque qu’il commença à acquérir sa grande renommée.

La messe proposée, la messe L’homme armé Sexti toni a été éditée en 1502, dans un recueil qui comprenait 5 messes et qui est un ouvrage fondamental car ce fut le premier ouvrage imprimé consacré à un unique compositeur (l’imprimerie musicale a vu le jour en 1501 à Venise), ce qui témoigne là encore de la renommée importante acquise par Josquin des Près.

Que proposer aux élèves comme piste d’écoute ?

Il s’agit de pister les caractéristiques de cet ars perfecta en se concentrant sur 3 éléments complémentaires : la relation texte/ musique, la corrélation qu’entretiennent entre elles les différentes parties vocales et l’utilisation du thème de la Chanson de l’Homme armé.

  • Pièce a cappella (pièce vocale sans instruments) pour 5 voix différentes : œuvre polyphonique ; on y entend des variations de textures vocales proposant des effectifs de 3 à 5 voix.
  • Messe L’Homme armé car Josquin emprunte un thème mélodique profane connu, celui de la chanson l’Homme armé, thème à partir duquel il va composer sa messe, procédé traditionnel du cantus firmus. Le Cantus firmus était une signature de l’ars perfecta ; c’est une mélodie initiale issue du chant grégorien ou d’un répertoire profane à partir de laquelle on compose en tant que mélodie de référence ; elle est très souvent placée à la partie de ténor. Il est opportun de proposer une écoute de cette mélodie populaire à nue a cappella pour permettre aux élèves de l’identifier [5] ; ils ne manqueront pas de remarquer par la suite après l’écoute du Kyrie de la messe que cette mélodie est totalement méconnaissable et noyée au sein de la texture polyphonique.

Pourtant, toute la messe va citer ce thème dans toutes les pièces qui la constitue ; c’est une messe unitaire ou cyclique : c’est un principe compositionnel qui apparaît au XVe siècle. Il s’agit bien d’une volonté de se confronter à d’autres modèles canoniques comme la messe de Dufay ou celle d’Ockeghem sur le même thème emprunté, un sorte de défi, dans l’esprit de la glose médiévale, de la trope musicale, à savoir commenter autrement. C’est d’autant plus probant que Josquin des Près propose deux versions différentes de messes à partir de ce thème de l’homme armé dans le même recueil (une version jugée plus traditionnelle, Messe L’homme armé supra voces musicales et une autre plus moderne, Messe L’Homme armé Sexti toni). La grande originalité de cette messe est que ce cantus firmus va circuler à toutes les voix alors que traditionnellement il restait attaché à la voix de ténor (nommée la teneur)

  • Si la mélodie de L’homme armé n’est pas identifiable à l’écoute, c’est aussi en partie liée à l’écriture polyphonique en contrepoint  : tout l’ars perfecta repose sur une technique compositionnelle héritée du Moyen Age où la pensée compositionnelle est horizontale : le compositeur compose ligne par ligne, mélodie contre mélodie, épousant le principe du « point contre point, du « punctum contra punctum » où chaque note d’une voix se réfère à une autre note dans une autre voix dans un rapport de consonance et d’équilibre harmonieux.
  • 3 grandes sections traditionnelles repérables : Kyrie Eleison ; Christe Eleison et Kyrie Eleison ; à l’intérieur des sections, peu de points de repères car les voix s’entremêlent et les phrases musicales s’enchaînent par des effets de tuilages. Le texte n’est pas l’élément essentiel, il est relégué au second plan (les fidèles le connaissent bien).
  • Jeu d’écriture hérité des anciens qui permet de concilier deux impératifs : l’unité et la diversité. Josquin des Près utilise plusieurs procédés pour varier son propos autour du thème de l’Homme armé : entrées en imitations (comme le début d’un canon), une écriture en miroir, en diminution, en style fleuri (avec des ornements, en mouvement contraire, en gradatio….). Cette écriture imitative permet de varier continuellement le propos musical. Il s’agit bien pour le compositeur de répondre à la double exigence de « la varietas", essence du contrepoint, combiné à un principe d’unité.
Début du Kyrie Eleison de la Messe de l’Homme armé sexti toni de Josquin des Près

Notes

[1CHASTEL, André, Marcile Ficin et l’Art, Ed Droz, Genève, 1996, p 69.

[2Voir par exemple le témoignage d’Ascanio Condivi (élève de Michel Ange), dans sa Vie de Michel-Ange (Traduction par Bernard Faguet, Editions Flammarion, Collection Climats, Paris, 2006, p 82 : « Parmi les intimes de la demeure de Piero, il y avait un homme dont le surnom était Cardiere, et dont la compagnie avait procuré beaucoup de plaisir au Magnifique parce qu’il chantait et improvisait au luth merveilleusement comme si cela avait été véritablement sa profession, et chaque soir, après le souper, il s’y consacrait. »

[3Extrait de la lettre qui accorde une pension à Isaac, rédigée par Julien de Médicis (frère du pape Léon X) en 1514 :
« J’entends que Maître Henrico Isaac, musicien et serviteur de longue date de notre maison, soit ici de retour ; et parce qu’il est maintenant âgé et qu’il a femme et enfants, il souhaiterait cesser ses activités et se reposer si quelque pension lui était assurée. C’est pourquoi, moi qui souhaite le satisfaire autant que possible, eu égard à son long et diligent service qui remonte au vivant de notre père, ainsi qu’à ses éminents talents, je prie Votre Magnifique Seigneurie, pour les raisons susdites et pour l’amour de moi, de vous montrer bienveillant envers lui et de tout faire pour qu’une pension lui soit attribuée. Il en recevait une naguère comme musicien de San Giovanni – qu’on la prenne à la même source : car tout bénéfice ou faveur que vous puissiez lui faire sera attribué à juste titre à une personne méritoire, sans compter que vous ne pourriez rien faire que j’appréciasse davantage. Aussi m’en remets-je à vous dans cette affaire » Voir ATLAS, Allan.W, La Musique de la Renaissance en Europe (1400-1600), Centre d’Études supérieures de la Renaissance, Collection « Epitome musical, Tours, 2011, p 408-409.

[4Citation intéressante à exploiter cependant parcimonieusement ; on pourrait tout aussi bien proposer des rapprochements entre l’art de Josquin des Près et celui de Raphaël…

[5Traditionnellement, les enregistrements de ces messes proposent aussi d’entendre le thème a cappella de la chanson l’Homme armé.